La souveraineté passe aussi par l’image

La souveraineté passe aussi par l’image 2500 1667 Illmatik

Ce que le Burkina Faso vient de nous apprendre, ou rappeler, sur l’imposture « humanitaire ».

Il y a une image que nous connaissons, presque tous, par cœur. Un enfant au ventre gonflé, un sac de riz frappé d’un logo, une main tendue vers l’objectif. Cette image a financé des campagnes, construit des carrières, rempli des comptes en banque. A-t-elle vraiment nourri celui qu’elle prétendait sauver ?

Le Burkina Faso devient ainsi le premier pays africain à interdire officiellement le « poverty porn ». Ce décret est un acte de souveraineté narrative.

Le 2 juillet 2026, le Burkina Faso a décidé d’y mettre fin. Un décret, adopté en Conseil des ministres sous la présidence d’Ibrahim Traoré et porté par la ministre de la Famille et de la Solidarité, Passowendé Pélagie Kaboré, interdit désormais de mettre en scène les bénéficiaires d’une aide humanitaire à des fins de promotion. Cette pratique qui consiste à mettre en scène la misère et à exposer des personnes vulnérables afin de susciter des dons ou de générer de l’engagement sur les réseaux sociaux.

Le texte impose également aux organisations partenaires de privilégier les denrées locales et une accréditation est désormais exigée des ONG opérant dans le pays, afin de contrôler leurs activités et de veiller au respect des exigences sécuritaires nationales, de la souveraineté de l’État et des priorités définies par le gouvernement. Le Burkina Faso devient ainsi le premier pays africain à interdire officiellement le « poverty porn ». Ce décret est un acte de souveraineté narrative.

De la mission civilisatrice aux réseaux sociaux

Pour comprendre l’importance du geste, il faut remonter à sa racine. Le concept du sauveur blanc a été popularisé en 2012 par l’écrivain nigéro-américain Teju Cole, qui y désignait la tendance de certains acteurs occidentaux à se poser en sauveurs de populations non blanches, reproduisant sans toujours en avoir conscience des logiques héritées de la colonisation. Cette généalogie remonte plus loin encore : dès le XIXe siècle, les puissances européennes ont justifié leur expansion par une prétendue mission civilisatrice. Le poème de Kipling sur « le fardeau de l’homme blanc » (ou la domination reformulée en devoir moral) en est resté l’illustration la plus célèbre.

Quelle est la frontière entre aider les autres et s’aider soi-même en se filmant (ou se photographiant) en train d’aider les autres ? La réponse dépend d’une seule chose : où se trouve la caméra, et sur qui elle s’attarde le plus longtemps.

L’aide humanitaire contemporaine ne se revendique plus de cette rhétorique. Mais certaines de ses représentations continuent, sans le dire, de raconter la même histoire : celle d’un Occident-sauveur face à des populations réduites à leur détresse. Le poverty porn est la forme numérique de cette vieille hiérarchie. Il ne s’agit plus de coloniser des territoires, mais de coloniser des récits et de les monétiser en likes, en dons, en visibilité.

L’une des affaires emblématiques de ce poverty porn, aujourd’hui, est celle de l’influenceur Dylan Thiry. Fondateur d’une association destinée à aider des populations défavorisées à Madagascar, il est visé par une enquête après des soupçons de détournement de fonds collectés vers ses comptes personnels. Ce cas d’école essaime partout où l’aide se filme plus qu’elle ne se donne. Les réseaux sociaux les accumulent. La mécanique est la même partout : on capte l’émotion du spectateur en exposant la vulnérabilité d’un autre, et l’on capitalise sur cette exposition bien plus que sur le résultat réel de l’aide.

C’est la question que pose, en creux, tout ce décret burkinabè : Quelle est la frontière entre aider les autres et s’aider soi-même en se filmant (ou se photographiant) en train d’aider les autres ? La réponse dépend d’une seule chose : où se trouve la caméra, et sur qui elle s’attarde le plus longtemps.

Une souveraineté qui commence par l’image

Ce décret ne peut se lire isolément. Il s’inscrit dans une trajectoire assumée depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré : retrait des troupes françaises dès 2023, expulsion de diplomates accusés d’activités subversives, suspension de médias français, et rupture complète des relations diplomatiques avec Paris le 26 juin 2026, Ouagadougou accusant la France d' »ambitions néocoloniales » et de soutien à des réseaux jugés hostiles. Le décret sur le poverty porn, adopté quelques jours plus tard, prolonge cette même logique dans un registre différent : celui du récit.

On ne peut pas revendiquer une souveraineté politique et économique tout en laissant filmer sa population comme un argument de collecte de fonds. L’image précède la politique.

On ne peut pas revendiquer une souveraineté politique et économique tout en laissant filmer sa population comme un argument de collecte de fonds. L’image précède la politique. Celui qui écrit le récit de votre vulnérabilité finit toujours, tôt ou tard, par écrire aussi le scénario de votre dépendance. En reprenant le contrôle de ses propres représentations, un État reprend, dans le même geste, le contrôle de ses propres priorités.

Cela n’annule pas la nécessité de l’aide internationale. Le texte burkinabè lui-même ne l’interdit pas. Par contre, il l’encadre, il l’accrédite, il la recentre sur les priorités locales plutôt que sur les besoins narratifs du donateur.

Ce que cela dit de nous, chaque jour

Au-delà du droit international humanitaire, ce décret parle à chacun de nous individuellement. Il nous rappelle une vérité que la communication stratégique la plus sophistiquée ne peut ni fabriquer ni détruire : notre dignité ne se négocie pas contre une visibilité, aussi généreuse soit son intention affichée.

Ce que le Burkina Faso vient de faire à l’échelle d’un État, chacun d’entre nous peut le faire à l’échelle d’une vie.

Comme l’a dit Martin Luther King Junior, « Il nous faut croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, que nous ne valons pas rien, et il nous faut arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité, et avec cette conscience d’être quelqu’un. » Une conscience tenace, même sans témoin, même sans audience, même sans validation extérieure.

Ce que le Burkina Faso vient de faire à l’échelle d’un État, chacun d’entre nous peut le faire à l’échelle d’une vie : refuser d’être le décor du récit de quelqu’un d’autre, et redevenir, enfin, le sujet du sien.

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