Sur le grand théâtre des euphémismes et l’art de maquiller la prédation, du « climat des affaires » à l’IA…
« Climat des affaires », « transition énergétique », « gouvernance inclusive ». Ce vocabulaire fait partie de la grammaire d’un même théâtre, celui où l’on continue, sous des habits nouveaux, de piller le sous-sol et les données de certains États tout en vantant la vertu de ceux qui organisent le pillage.
Un processus en deux actes
Premier acte : l’illusion du « climat des affaires ». Quand les chancelleries évoquent les pays comme la République démocratique du Congo, elles parlent de « renforcement des capacités » et de « stabilisation », comme si la pauvreté et l’effondrement institutionnel n’étaient que des problèmes de plomberie administrative.
Cette rhétorique fait croire qu’il suffirait d’ajuster quelques curseurs réglementaires pour voir fleurir la prospérité. Or, elle dissimule une réalité bien plus cynique : l’instabilité que connaissent ces pays constitue un levier de guerre économique de basse intensité, qui garantit un accès privilégié aux matières premières stratégiques.
En exigeant des nations meurtries qu’elles sécurisent d’abord les capitaux étrangers avant même la sécurité physique de leurs citoyens, on transforme l’État en simple sous-traitant, dépossédé de ses décisions sur sa terre, ses forêts et son sous-sol.
En imposant l’expression « transition énergétique » plutôt que « transition techno-industrielle », les ingénieurs du chaos ont réussi à faire porter toute la responsabilité morale sur le pot d’échappement des ménages, pendant que la facture minérale de l’IA échappe aux projecteurs.
Second acte : le passager clandestin numérique. Le même tour de passe-passe sémantique se rejoue aujourd’hui à l’échelle planétaire, avec l’Intelligence Artificielle. Pendant que les conférences climatiques célèbrent éoliennes et véhicules électriques, un acteur s’est glissé à bord sans montrer patte blanche : l’expansion numérique, gloutonne en métaux et en électricité.
En imposant l’expression « transition énergétique » plutôt que « transition techno-industrielle », les ingénieurs du chaos ont réussi à faire porter toute la responsabilité morale sur le pot d’échappement des ménages, pendant que la facture minérale de l’IA échappe aux projecteurs.
Le « Nuage » n’est pas immatériel : ce sont des tonnes de béton, des kilomètres de cuivre, des milliards de litres d’eau. La « Mine 4.0 » ? Elle ne fait qu’aggraver la voracité extractive.
Le double extractivisme
Un seul et même mécanisme : le double extractivisme. Pour le Congo, précisément, ces deux actes ne sont qu’une seule pièce. À l’extractivisme classique du cuivre, du cobalt et du tantale, arrachés au prix du sang, s’ajoute désormais l’extractivisme de la donnée : les comportements des citoyens, captés gratuitement par des plateformes hégémoniques, viennent nourrir des modèles algorithmiques revendus au prix fort.
Le Sud fournit la chair, l’eau, la pierre et désormais la donnée ; le Nord et l’Asie de l’Est encaissent la rente, minière et cognitive. C’est l’échange écologique et technologique inégal, simplement mis à jour.
Tant que le « climat des affaires » servira de paravent à la dépossession politique, et que l’IA sera vendue comme l’outil neutre censé optimiser un chaos qu’elle contribue elle-même à produire, un pays comme le Congo restera le réceptacle des coûts humains et écologiques de la mondialisation.
La question que le système refuse de poser. Pourquoi ce silence des chancelleries face à ces deux visages d’une même prédation ? Parce que le reconnaître obligerait à interroger la légitimité même d’une croissance (économique ou numérique) sans plafond de sobriété. Tant que le « climat des affaires » servira de paravent à la dépossession politique, et que l’IA sera vendue comme l’outil neutre censé optimiser un chaos qu’elle contribue elle-même à produire, le Congo restera le réceptacle des coûts humains et écologiques de la mondialisation.
Verdict.
Il est temps de briser ce théâtre d’ombres à deux actes. Refuser le rôle de figurant dans la fable du « climat des affaires » comme dans celle de la « transition verte » relève d’un même geste : une réappropriation souveraine de la pensée, du territoire, des ressources et désormais des données. Une réforme ou un accord saluée diplomatiquement mais qui laisse les populations dépossédées de leur terre, de leur pouvoir d’achat ou de leurs données, n’est qu’une simple mise à jour logicielle de la dépendance.