Pourquoi nous avons besoin davantage d’intellectuels responsables que de procureurs.
Le 24 août 2026, la sociologue Eva Illouz prononçait, pour la rentrée solennelle de Sciences Po Paris, une leçon inaugurale sur la responsabilité des intellectuels. Elle y démontait le mécanisme par lequel la posture critique, censée limiter le pouvoir, finit souvent par en fabriquer un nouveau, plus insidieux, parce qu’invisible à lui-même. Elle prenait pour cas d’école la trajectoire de Noam Chomsky, linguiste devenu procureur permanent de l’Empire américain, dont la suspicion généralisée envers les institutions occidentales l’avait conduit, par un glissement logique implacable, à minimiser des crimes commis par des régimes non alignés sur Washington.
Cette leçon, prononcée dans un amphithéâtre parisien, résonne pourtant avec une force particulière dans les contextes africains, en cette période où les crises s’accumulent au Sahel, en République Démocratique du Congo, au Soudan, et où l’intelligence artificielle générative a commencé à redistribuer, une fois de plus, le pouvoir de nommer le monde. Car la question qu’Illouz pose aux futurs diplômés de Sciences Po est exactement celle que les Africains doivent se poser à eux-mêmes: de quoi les intellectuels africains sont-ils responsables, et devant qui ?
Une tradition de la critique forgée dans la résistance, et un piège qui la guette
L’intellectuel africain contemporain hérite d’une généalogie précise. Elle commence avec les pères de la décolonisation intellectuelle, Fanon dénonçant la violence du langage colonial, Cheikh Anta Diop réclamant une théorisation rigoureuse plutôt que des slogans, Cabral appelant à ce qu’il nommait le suicide de classe des élites.
L’histoire enseigne ici une leçon : la critique née d’une juste cause peut, sans jamais changer de vocabulaire, se retourner contre la vérité qu’elle prétendait servir.
Cette tradition a construit son autorité morale sur un principe simple : la vérité doit être dite au pouvoir, quel que soit ce pouvoir, colonial hier, néocolonial et parfois national aujourd’hui. Diop écrivait dans les années 1970 que sa génération n’avait pas le luxe d’éviter la tempête intellectuelle, qu’elle devait s’engager résolument dans la résolution dialectique des problèmes que l’histoire lui imposait. Cette phrase porte en elle une exigence de méthode et non simplement de posture.
Or c’est précisément cette distinction entre méthode et posture que la crise contemporaine du discours critique africain menace d’effacer. Le continent traverse une décennie de bouleversements narratifs intenses. Les dynamiques politiques ont produit de nouvelles générations de commentateurs souverainistes, portés par les réseaux sociaux, qui confondent parfois la radicalité du ton avec la rigueur du diagnostic. La guerre au Congo a généré, en miroir de la désinformation occidentale, une contre-désinformation panafricaniste qui reproduit les mêmes mécanismes de simplification qu’elle prétend combattre. Et la fabrication du consentement, décrite par Chomsky et Herman eux-mêmes, s’observe aujourd’hui autant dans les rédactions occidentales que dans certains cercles militants africains où la loyauté au récit souverainiste devient une condition d’appartenance plus forte que l’exactitude des faits. L’histoire enseigne ici une leçon : la critique née d’une juste cause peut, sans jamais changer de vocabulaire, se retourner contre la vérité qu’elle prétendait servir.
Ce qui est attendu
Les gouvernements africains, en particulier ceux issus des transitions récentes, réclament des intellectuels qu’ils légitiment leur rupture avec l’ordre ancien, et cette demande contient un danger structurel : celle de transformer l’intellectuel en clerc du pouvoir nouveau, reproduisant sous une bannière souverainiste ce que Julien Benda appelait la trahison, soit la fusion de la pensée et de la politique au service d’une cause plutôt que de la vérité.
La responsabilité intellectuelle devient ainsi, dans ce siècle précis, une condition de souveraineté technologique autant que morale.
Les mouvements citoyens et la diaspora, eux, attendent des intellectuels qu’ils documentent avec précision la fabrication de l’État raté, qu’ils nomment sans détour la guerre de basse intensité qui frappe la RDC, le Soudan ou le Sahel, et cette exigence est légitime tant qu’elle demeure adossée à la preuve plutôt qu’à l’indignation seule. Les institutions internationales, de leur côté, sollicitent des experts africains pour valider des cadrages déjà écrits ailleurs, fragilité, gouvernance, résilience, une sollicitation qui teste la capacité de l’intellectuel africain à refuser la position de figurant légitimant.
Les jeunes générations connectées, enfin, constituent le public le plus exigeant et le plus vulnérable à la fois. Elles réclament une parole qui tranche, qui nomme l’ennemi sans nuance, parce que les réseaux sociaux récompensent structurellement l’indignation plutôt que l’analyse. C’est un public formé par l’algorithme autant que par l’école, et c’est devant lui que se joue la tentation la plus contemporaine de l’irresponsabilité intellectuelle africaine : celle de préférer le capital moral que procure la radicalité de façade à la lenteur, moins gratifiante mais plus juste, de la démonstration.
Ce que la crise de la critique révèle
Trois enseignements se dégagent de cette confrontation entre l’analyse d’Illouz et la situation africaine, et ils touchent directement au cœur de ce que ce livre appelle la souveraineté narrative.
Une génération d’intellectuels africains qui conjugue la radicalité du diagnostic à la rigueur méthodologique construit, sans le savoir peut-être, l’infrastructure de crédibilité dont dépendra la place de l’Afrique dans les systèmes de connaissance de demain.
Le premier enseignement concerne la nature même de la responsabilité. Illouz le formule avec une clarté qui mérite d’être retenue mot pour mot : la responsabilité n’a de sens que si elle diminue notre pouvoir plutôt que de l’augmenter, que si elle nous rend inconfortables plutôt que de nous embellir. Appliqué au continent, ce principe implique que l’intellectuel souverainiste authentique doit accepter d’être inconfortable devant son propre camp autant que devant l’adversaire extérieur. Documenter les responsabilités extérieures dans la fabrication de l’État raté congolais est un acte de rigueur nécessaire. Documenter, avec la même rigueur, les défaillances internes de gouvernance qui aggravent cette fabrication en est un autre, tout aussi nécessaire, et souvent plus périlleux pour celui qui le prononce. Un discours qui n’accuse jamais que l’extérieur cesse d’être une analyse pour devenir un baume, agréable à entendre et politiquement stérile.
Le deuxième enseignement touche à la méthode. Chercher la vérité, dit Illouz, ce n’est pas suspecter tout le monde de mentir. Le communicant souverainiste africain, formé à juste titre à débusquer les récits hégémoniques derrière chaque mot euphémique, encourt le risque symétrique de sombrer dans ce que Paul Ricœur nommait l’herméneutique du soupçon généralisé, où plus aucune source, plus aucun rapport, plus aucun témoignage ne peut être cru, parce que tout serait par principe suspect de servir un agenda. Cette dérive n’est pas seulement méthodologiquement fausse. Elle est stratégiquement suicidaire, car elle prive le mouvement souverainiste africain de la capacité même qui fait sa force légitime, celle de distinguer avec précision les preuves solides des rumeurs fabriquées, condition sine qua non de toute crédibilité durable face à l’adversaire.
Le troisième enseignement, le plus urgent, concerne l’intelligence artificielle. Les grands modèles de langage apprennent le monde à partir de textes, et une part croissante de ces textes sera bientôt produite par les intellectuels eux-mêmes, africains compris. Un continent dont les voix critiques se seraient converties en pure indignation, en accusation permanente sans méthode vérifiable, produirait un corpus que les futurs systèmes d’intelligence artificielle apprendraient à reconnaître comme non fiable, reléguant une fois de plus la pensée africaine au rang de témoignage émotionnel plutôt que de savoir. À l’inverse, une génération d’intellectuels africains qui conjugue la radicalité du diagnostic à la rigueur méthodologique construit, sans le savoir peut-être, l’infrastructure de crédibilité dont dépendra la place de l’Afrique dans les systèmes de connaissance de demain. La responsabilité intellectuelle devient ainsi, dans ce siècle précis, une condition de souveraineté technologique autant que morale.
Un chemin exigeant
Le sociologue Saïd Bouamama rappelle que la colère, pour être victorieuse, doit accepter de penser le réel, non comme un obstacle à l’action, mais comme sa condition. Cette phrase trace le chemin d’un intellectuel africain responsable qui ne renonce ni à l’indignation ni à la méthode, qui refuse à la fois la neutralité clercale dénoncée par Sartre et l’absolutisme critique dénoncé par Illouz.
L’humilité et le courage sont les deux qualités que l’université n’enseigne jamais assez. La culture africaine, elle, les a toujours connues sous un autre nom, celui de la palabre, où la valeur d’une parole ne se mesure jamais à sa capacité de vaincre l’autre, mais à sa capacité de construire, avec lui, une vérité qui tienne devant l’histoire.
Un tel intellectuel nomme l’État raté sans jamais s’exonérer d’examiner sa propre part de confort institutionnel. Il documente la guerre de basse intensité au Congo avec le même soin qu’il documenterait les défaillances de gouvernance qui la prolongent. Il refuse la loyauté inconditionnelle à son propre camp, même quand ce camp porte les habits légitimes de la victime historique, parce qu’il sait, avec Illouz, que les victimes réelles n’ont pas droit à l’exemption du jugement critique.
Ce chemin est exigeant, et il ne promet aucune gratification immédiate sur les réseaux qui récompensent la sentence plutôt que la nuance. Il porte pourtant en lui la promesse la plus solide qui soit pour la renaissance africaine : celle d’une génération de penseurs dont la parole, précisément parce qu’elle refuse de s’auto-embellir, gagnera en autorité ce qu’elle perd en confort. L’humilité et le courage, disait Illouz aux étudiants de Sciences Po, sont les deux qualités que l’université n’enseigne jamais assez. La culture africaine, elle, les a toujours connues sous un autre nom, celui de la palabre, où la valeur d’une parole ne se mesure jamais à sa capacité de vaincre l’autre, mais à sa capacité de construire, avec lui, une vérité qui tienne devant l’histoire.