Il était une fois un singe puissant qui régnait sur la forêt depuis des décennies. Chaque matin, il grimpait aux arbres les plus hauts, cueillait les fruits les plus sucrés, et redescendait chargé.
Les autres animaux regardaient. Certains admiraient. Beaucoup souffraient en silence.
Le singe appelait cela : le partage.
Puis vint le temps où ses bras s’affaiblirent. D’autres singes, venus de forêts lointaines, grimpaient désormais plus vite, plus haut. Les arbres qu’il connaissait par cœur lui résistaient. Et lui-même reconnut, sous les rires d’un amphithéâtre, qu’il n’avait « plus totalement les moyens ».
L’esprit critique, c’est savoir lire l’heure à laquelle le discours est prononcé autant que les mots qu’il contient.
C’est alors que quelque chose d’étrange se produisit. Le singe, depuis le sol, leva les yeux vers les fruits qu’il ne pouvait plus atteindre. Et dit, très sérieusement, devant toute la forêt assemblée : « Ces fruits sont pourris. Et ceux qui les cueillent sont des prédateurs. »
Un signe comme moi, dit-il, « n’est pas du tout un prédateur ». Les autres, le sont. Mais pas lui. Jamais lui. La forêt écouta.
Quelques animaux applaudirent, notamment ceux qui avaient toujours besoin de l’approbation du singe pour survivre. D’autres, plus jeunes, plus lucides, se regardèrent en souriant. Ils connaissaient ce discours.
Ils avaient lu le dicton de leurs ancêtres: « Quand le singe voit un beau fruit dans l’arbre et qu’il ne peut s’en saisir, alors le singe dit que le fruit est pourri. »
Ce que ce dicton nous enseigne n’est pas nouveau. Mais il faut le répéter. La vertu proclamée au moment précis où l’on perd le pouvoir de nuire n’est pas de la sagesse. C’est de la rhétorique de survie.
Nous ne devons pas confondre le repentir stratégique avec le repentir sincère. Ni la retraite forcée avec la générosité. L’esprit critique, c’est savoir lire l’heure à laquelle le discours est prononcé autant que les mots qu’il contient.
Le fruit n’a pas changé. C’est la main qui ne peut plus l’atteindre.






