Vendredi 16 mai 2016, Yves Sakila, 35 ans, informaticien congolais vivant en Irlande depuis son adolescence, est mort plaqué au sol sur Henry Street à Dublin. Une vidéo circule. Le monde regarde. Encore.
Est-ce un problème irlandais ? Non. D’ailleurs, ce n’est pas non plus, juste un problème d’agents de sécurité trop violents ni même d’une affaire de vol à l’étalage mal géré. Il s’agit d’un problème structurel. Et ce problème a un nom : l’impunité. L’impunité qui naît de l’insignifiance perçue.
Un pouvoir derrière chaque africain
Quand un ressortissant américain meurt à l’étranger, il faut s’attendre à des ambassades qui bougent, à des communiqués qui tombent, à des carrières qui sont menacées. Quand c’est un ressortissant congolais, on ouvre une enquête. On attend les résultats de l’autopsie. On « exprime des préoccupations ». C’est une question de rapport de force entre nations.
L’historien Amzat Boukari a dit, a juste titre, qu’il faudrait un pouvoir derrière chaque africain. Parce que c’est de ça qu’il s’agit, d’un rapport de force, d’un rapport de puissance.
Un Congolais en Irlande, ou ailleurs, ne représente pas seulement lui-même. Il est, qu’on le veuille ou non, le ressortissant d’un État que personne ne craint de blesser ou de victimiser. Tout simplement. Tant que le Congo, avec ses plus de 100 millions d’habitants, son sous-sol qui alimente la planète entière, ne sera pas une puissance respectée politiquement, économiquement, diplomatiquement, les congolaises et les congolais mourront ainsi à l’étranger dans une indifférence polie.
L’historien Amzat Boukari a dit, a juste titre, qu’il faudrait un pouvoir derrière chaque africain. Parce que c’est de ça qu’il s’agit, d’un rapport de force, d’un rapport de puissance. Elle se trouve où la puissance de nos Etats ? IL ne faut forcement aller chercher très loin. La puissance de l’État commence en nous. Dans notre pouvoir de dire non. Joseph Ki-Zerbo rappelait ceci : « Dans la vie, il faut savoir dire non. Un peuple qui ne connaît pas le NON est destiné à l’esclavage. Et il dira même OUI à sa propre servitude. »
Dire non
Dire NON, ce n’est pas crier dans le vide. C’est refuser de se soumettre à des dirigeants qui bradent nos ressources en échange de leur survie politique. C’est refuser de normaliser la mort de compatriotes comme simple fait divers. C’est refuser que Dublin 2026 ressemble à Minneapolis 2020, et que nous, nous n’ayons toujours pas de réponse collective.
Si renaissance congolaise ou africaine, il doit y avoir, elle doit commencer dans la décision. Dans la décision intime, collective, irréversible de ne plus accepter que nos vies pèsent moins que celles des autres.
Yves Sakila méritait un État derrière lui. Un Etat puissant qui aurait découragé la sécurité de le maltraiter au point de le tuer. Comme nous y invite le politique Achille Mbembe, « Il faut donc nous constituer en force propre. C’est la condition, pour nous, pour nous hisser à hauteur des autres. Et quand je dis « nous hisser à hauteur des autres », cela veut dire réduire leur capacité de nuisance par rapport à nous. Cela veut dire aussi baisser le prix que nous payons pour notre subordination. »
En d’autres termes, si renaissance congolaise ou africaine, il doit y avoir, elle doit commencer dans la décision. Dans la décision intime, collective, irréversible de ne plus accepter que nos vies pèsent moins que celles des autres.





