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Abu Trica, les brouteurs & l’économie de l’attente

Abu Trica, les brouteurs & l’économie de l’attente

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« Avant d’être trompées par quelqu’un, les victimes d’une imposture sont trompées par leurs propres attentes ». Derrière l’image du « brouteur » (ce jeune escroc connecté, tendance et souvent célébré comme un entrepreneur audacieux pour certains) se cache une question bien plus vaste : qu’est-ce qui rend possible, dans la société, ce genre de phénomène ? Et, au-delà du fait divers, qu’est-ce que ça révèle vraiment sur notre époque ?

Le 11 décembre 2025, l’Office ghanéen de Lutte contre la Criminalité Économique et le Crime Organisé, en coordination avec Interpol et le FBI, interpellait à Accra Frederick Kumi, plus connu sous le pseudonyme d’Abu Trica. Influenceur suivi par des dizaines de milliers d’abonnés sur Instagram, cet homme de 27 ans est accusé d’avoir orchestré un système d’escroquerie sentimentale en ligne ciblant principalement des « personnes âgées » aux États-Unis, pour un préjudice estimé à plus de huit millions de dollars. Au Ghana, Abu Trica s’était construit une image de réussite éclatante (voitures de luxe, voyages, vêtements de marque), une vitrine numérique qui servait à légitimer des revenus illicites et à recruter de nouveaux intermédiaires.

Quelques années plus tôt, Ramon Abbas, dit Hushpuppi, avait suivi la même trajectoire depuis les Émirats arabes unis, avant d’être condamné en 2022 par la justice américaine à onze ans de prison pour fraude. Deux destins, deux générations, un même mécanisme. Ces trajectoires auraient pu ne rester que des épisodes judiciaires parmi d’autres. Elles sont, en réalité, des miroirs que l’époque nous tend — des miroirs que peu de sociétés, africaines ou occidentales, acceptent de regarder en face. Car derrière la figure du « brouteur » se profile une question de fond : quelles structures psychiques, sociales et économiques rendent possible un tel phénomène ? Et surtout, que nous apprend-il sur l’état de nos sociétés ?

Derrière la figure du « brouteur » se profile une question de fond : quelles structures psychiques, sociales et économiques rendent possible un tel phénomène ? Et surtout, que nous apprend-il sur l’état de nos civilisations ?

Le philosophe et psychanalyste Roland Gori, dans son essai Décivilisation, offre une grille de lecture très intéressante et pertinente par rapport à cela. L’imposteur, écrit-il en substance, ne crée rien ex nihilo. Il se glisse dans l’axe des attentes d’autrui, il occupe la place que la victime a déjà, inconsciemment, préparée pour lui. « Avant d’être trompées par quelqu’un, les victimes d’une imposture sont trompées par leurs propres attentes » précise-t-il. Cette formule n’atténue en rien la responsabilité de l’escroc. Elle déplace le regard. Elle oblige à analyser la « matière psychique et sociale » dans laquelle l’arnaque prend racine.

La psychologie de l’attente 

Pour Roland Gori, « un humain sans attentes n’existe pas. » Elles sont la source de nos croyances et de nos illusions, pour le meilleur – l’amour, la foi, la solidarité – et pour le pire – l’aliénation, la déraison collective, l’obéissance aveugle au chef providentiel. Le séducteur, l’imposteur, le « grand quelqu’un » est entendu là où il est attendu. Les victimes des brouteurs (majoritairement des personnes âgées, souvent des femmes en quête d’affection ou de reconquête affective) ne sont pas naïves au sens clinique du terme. Elles sont humaines. Leurs attentes sont réelles : trouver un compagnon, croire que la providence peut encore les surprendre, que l’Autre existe quelque part.

«Un humain sans attentes n’existe pas.» Elles sont la source de nos croyances et de nos illusions, pour le meilleur – l’amour, la foi, la solidarité – et pour le pire – l’aliénation, la déraison collective, l’obéissance aveugle au chef providentiel. Le séducteur, l’imposteur, le « grand quelqu’un » est entendu là où il est attendu.

Le brouteur, lui, a appris à lire ces attentes avec une précision quasi ethnographique. Il maîtrise les codes du romantisme occidental, les rythmes de la séduction en ligne, les signaux de vulnérabilité affective. Il exploite à la fois la technologie et la confiance humaine, transformant le désir de l’Autre en matière première d’une entreprise criminelle. Pour les victimes, la tromperie a souvent des conséquences dévastatrices.

Cette efficacité n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur un stéréotype que les sociétés occidentales ont elles-mêmes construit et entretenu : celui de l’Africain exotique, sensuel, mystérieux, porteur d’une authenticité que la modernité aurait effacée. L’arnaqueur l’incarne, le joue, l’exploite. La victime croit rencontrer un homme mais elle rencontre en réalité le produit d’un imaginaire colonial jamais liquidé. La fraude n’est possible que parce qu’une représentation raciale fonctionne encore comme une promesse.

Ce que le phénomène révèle des sociétés africaines

Du côté africain, le diagnostic est plus douloureux parce qu’il exige une lucidité sans complaisance. Que des jeunes, souvent éduqués, parfois brillants, choisissent la fraude comme horizon professionnel, cela raconte d’abord une faillite des systèmes : faillite des marchés du travail incapables d’absorber une jeunesse démographiquement explosive, faillite des États incapables de garantir une mobilité sociale par des voies légitimes, faillite des imaginaires collectifs qui n’ont pas su opposer à la réussite par l’illégalité une alternative crédible et désirable. Le brouteur n’est pas une anomalie. Il est le symptôme d’une société sous pression dans laquelle la réussite visible, comme l’iPhone, les billets d’avion ou encore les vêtements de luxe, est devenue la seule monnaie de la dignité sociale.

Que produit l’imposture ? une confiance sociale érodée, une image internationale dégradée, une jeunesse détournée de la construction productive. L’imposteur ne fait que « faire fructifier le crédit qu’il obtient de victimes consentantes, sous l’emprise de leurs croyances ».

Ce qui est aussi important de noter, c’est la valorisation sociale du phénomène dans certains milieux. Lorsqu’une foule de jeunes se presse devant le tribunal pour soutenir Abu Trica, lorsque des communautés locales applaudissent ces figures de réussite numérique, c’est qu’une partie de la société a intériorisé l’idée que l’Occident mérite d’être arnaqué. D’une certaine manière, il ne s’agit là que de retourner, par la ruse, une violence historique exercée pendant des siècles.

Ce raisonnement est compréhensible dans sa genèse. Il est dangereux dans ses effets. Car il légitime une culture de l’imposture qui finit toujours par se retourner contre ses propres sociétés. Que produit l’imposture ? une confiance sociale érodée, une image internationale dégradée, une jeunesse détournée de la construction productive. L’imposteur ne fait que « faire fructifier le crédit qu’il obtient de victimes consentantes, sous l’emprise de leurs croyances ». Mais lorsque la société elle-même devient cette victime consentante, lorsqu’elle croit que la fraude est une forme d’intelligence, elle entre dans un cycle de dépendance à l’illusion qui compromet toute émancipation réelle.

Une crise de civilisation, pas seulement un problème de police

Réduire tout cela à une affaire de sécurité ou de justice serait une erreur. Ces dernières années, plusieurs Ghanéens ont été extradés pour des arnaques similaires, avec des préjudices dépassant ensemble les 100 milliards de FCFA. Les autorités constatent que ces réseaux deviennent toujours plus sophistiqués, mais les arrestations, loin de régler le problème, renforcent parfois le mythe, comme celui de Hushpuppi. Les causes profondes — inégalités économiques, crise identitaire, obsession de l’apparence sociale —, elles, n’ont pas bougé. La fraude prospère toujours.

Ce que le brouteur incarne, en réalité, c’est une réponse tordue à une question légitime : comment exister dans un monde où la valeur d’un individu se mesure à sa visibilité marchande ?

Ce que le brouteur incarne, en réalité, c’est une réponse tordue à une question légitime : comment exister dans un monde où la valeur d’un individu se mesure à sa visibilité marchande ? Cette question traverse les sociétés africaines avec une intensité particulière, parce qu’elle s’y superpose à un héritage de dévaluation identitaire, de dépossession économique et de mimétisme imposé.

Le désir de reconnaissance est universel. Mais en Afrique, il s’enracine dans un sol spécifique, celui d’un continent dont les élites ont trop souvent défini le succès comme la capacité à s’identifier aux standards de consommation du Nord. L’escroc est, en cela, le fils dévoyé d’une modernité mal digérée.

Un miroir que personne ne veut regarder, mais que tous doivent affronter

Les sociétés africaines ne transformeront pas ce phénomène par la seule répression. Elles le transformeront en reconstruisant ce que Roland Gori appelle le tissu symbolique des communautés humaines, c’est à dire des systèmes de valeur qui rendent désirable la construction sur le long terme, la compétence réelle, la contribution collective. Cela suppose d’abord un travail éducatif et culturel de grande ampleur. Non pas pour inculquer une morale abstraite, mais pour reconnecter les jeunes générations à des figures de réussite ancrées dans la dignité et la création réelle. Les sciences, les arts, l’ingénierie, l’agriculture de précision, l’entrepreneuriat technologique africain : ces domaines produisent des héros aussi capables d’inspiration que les escrocs célèbres, à condition, bien sûr, que les institutions, les médias et les familles choisissent de les rendre visibles.

L’arnaque des brouteurs n’est africaine que par ses protagonistes. Elle est universelle par ses mécanismes. Elle prospère aux intersections de la détresse affective occidentale, des inégalités économiques africaines et d’un imaginaire colonial partagé qui continue de structurer les relations entre le Nord et le Sud.

Cela suppose ensuite une réforme structurelle des économies africaines pour créer des marchés du travail capables d’offrir des débouchés réels à une jeunesse instruite et ambitieuse. Une jeunesse qui ne choisit pas la fraude par vocation, mais par défaut. Enfin, cela exige une prise de conscience des États africains sur leur propre responsabilité dans la régulation des espaces numériques, où la fraude se déploie avec une liberté que peu de gouvernements ont su entraver sérieusement.

L’arnaque des brouteurs n’est africaine que par ses protagonistes. Elle est universelle par ses mécanismes. Elle prospère aux intersections de la détresse affective occidentale, des inégalités économiques africaines et d’un imaginaire colonial partagé qui continue de structurer les relations entre le Nord et le Sud. Ce que Gori nomme décivilisation, c’est précisément cela : le moment où les attentes collectives ne sont plus orientées vers la construction du commun, mais vers l’exploitation mutuelle des vulnérabilités. Ce moment est arrivé. Le reconnaître est la première condition pour le dépasser.

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