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Au-delà des livres, la communauté

Au-delà des livres, la communauté

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Comment Anibwe apporte un modèle alternatif de développement pour les livres et se bat pour la promotion des cultures et histoires africaines.

Au-delà des compétences appropriées, la passion est une condition, souvent nécessaire, pour entreprendre, s’épanouir dans son entreprise et réussir dans cette dernière, quelle qu’elle soit. Lorsqu’il s’agit de défendre et promouvoir une culture, à travers les livres, auprès d’un public qui est relativement peu passionné, pour diverses raisons, par les livres, ou encore de militer pour ses idées dans un univers commercial et politique hostile : Il faut effectivement être convaincu que ce que l’on fait ne s’arrête pas seulement à la caisse mais va bien au-delà et sert à quelque chose. Parce que si l’on n’en est pas convaincu, on jette tout de suite l’éponge. Cependant cette passion, aussi forte soit-elle, ne doit pas nous amener à croire que nous sommes des super héros. “Il faut éviter l’erreur du militant” avertit Kassi Assemian, “le militant croit tellement à sa démarche que des fois, il néglige des aspects de sa survie même. C’est une erreur fatale qui nous coûte tous…”. Quand, il s’agit d’allier passion compétence, militantisme et lucidité, le parcours de Kassi Assemian, fondateur de la librairie et maison d’édition, Anibwe fait autorité.

Arrivé en France, dans les années 1970, pour, comme la plupart des exilés africains de l’époque, étudier – la sociologie à Lille, dans son cas – Kassi Assemian a ensuite travaillé pour le compte des collectivités locales en tant que chef de projet en développement urbain. Cette expérience lui a permis, par ailleurs, de s’installer à son compte en tant que consultant pendant près de 25 ans. La naissance du projet Anibwe n’est pas venue de son expérience professionnelle, mais d’un constat et d’un besoin en tant qu’étudiant. Parce qu’il devait constamment faire des allers-retours Lille-Paris pour trouver les livres qui l’intéressaient et concernaient l’Afrique, parce qu’il devait faire face à Paris, à la pauvreté du choix des ouvrages, il a rapidement pris la décision de s’organiser et de mettre en place lui-même, à Lille, la toute première librairie pour répondre à la pauvreté des documents, des livres, des archives concernant l’Afrique dans les rayons des librairies classiques.

C’est ainsi que le projet Anibwe a pris corps, lors de sa seconde année étudiante en France, avec l’idée qu’il fallait absolument que nous ayons des choses par nous-mêmes pour essayer d’apprendre notre histoire, faire venir des ouvrages qui nous intéressent. Ce qui n’était alors qu’une utopie – qui pouvait croire dans les années 70 que l’on pouvait créer une librairie spécialisée sur l’Afrique, et cela sans moyens? – est devenue 35 ans plus, un espace culturel et intellectuel de référence pour le monde noir et africain en France et en Europe.Alors qu’il s’apprête à quitter Paris et la France et redéployer les activités d’Anibwe à Abidjan, en Côte d’Ivoire, ce sociologue de formation nous expose les facteurs clés de la longévité du « projet » Anibwe, tout en proposant, par la même occasion, un modèle alternatif de développement pour les librairies, et soulignant l’importance de la promotion de cultures et histoires africaines.

Le choix: Militantisme d’idées Vs Commerce de livre

Pourquoi l’essentiel du travail du libraire “africain” est celui de dénicher et d’informer.

Le travail d’un libraire consiste principalement à dénicher. Il ne s’agit pas uniquement de vendre. Les informations sur l’Afrique, par exemple, sont éparpillées, il n’y a pas une source unique. Il faut donc de la passion et de la volonté pour rechercher ces informations, trouver les sources, les rassembler dans un même lieu et faciliter ainsi le travail de recherche documentaire sur l’Afrique. Parce que très souvent, même quand on a trouvé des titres, se les procurer n’est pas une mince affaire. Par conséquent, le rôle du libraire, version Anibwe, est de se battre pour dénicher les oiseaux rares, les rassembler et ensuite diffuser l’information auprès de notre communauté pour qu’elle sache qu’il y a des ouvrages qui la concernent et qu’elle peut trouver à la librairie…

Parce que notre communauté n’est pas passionnée par le livre et la lecture. C’est pour cela que nous avons cette particularité avec Anibwe, depuis sa création, d’être depuis toujours un lieu d’animation autour du livre. Nous n’avons jamais été que “simple libraire”.Tous les week-ends, nous essayons de créer la rencontre, avec des auteurs, avec des personnes qui peuvent parler d’un livre, qui ont lu un livre, qui peuvent échanger avec d’autres.
Nous avons toujours pensé que notre rapport au livre était tel qu’il nous fallait beaucoup de pédagogie pour initier ceux qui n’avaient pas l’habitude de lire, ou entretenir la flamme pour ceux qui avaient l’habitude de lire mais qui ne savaient pas forcement où se procurer les bons ouvrages. Notre travail de libraire a été surtout cela : faire connaître, faire découvrir, même jusqu’à aujourd’hui après 34 ans d’existence, le gros de notre travail en tant que libraire demeure inchangé.

Il y a, par exemple, des grands philosophes africains contemporains, qui ne sont pas connus. Je peux citer, à cet égard, Alexis Kagame. Alexis Kagame a été un penseur majeur de notre temps, et a joué un rôle primordial dans la formation d’autres éminents intellectuels africains comme Théophile Obenga dont Kagame était le maître à penser. Je peux citer aussi des livres comme « La philosophie bantoue » de Tempels, même s’il n’est pas un auteur africain, c’est un livre majeur que tout africain devrait avoir lu. Voilà le type d’auteurs et de livres pour lesquels, depuis les années 1970 à Lille, je me bats et cherche à faire connaître. Nous nous attachons à parler de livres qui nous parlent et peuvent parler à notre communauté. Parfois même, le livre n’est pas là mais nous en parlons quand même. .. C’est ainsi que l’activité de libraire, telle que nous la concevons et pratiquons chez Anibwe, ne nourrit pas son monde. Ce que nous faisons relève davantage du militantisme autour de nos idées que du commerce de livres qu’on trouve dans les librairies.

La règle: « Plus jamais sans nous »

Pourquoi il est nécessaire d’être présent dans les différents circuits du livre.

Depuis 2005, nous nous développons dans l’édition et publions nos propres livres. Dans les années 1970 et 1980, on disait que les africains n’écrivaient pas. Il est vrai qu’à cette époque, les africains se préoccupaient d’abord de leurs diplômes, puis se lançaient dans leurs carrières professionnelles. En quelque sorte, ils n’avaient pas le temps pour l’écriture. Je pourrai même résumer cela en disant : “on faisait l’essentiel”. Ecrire sur des sujets discursifs, pour nous, était alors un supplément d’âme. Cela dit, il y a toujours eu des gens qui écrivaient, seulement ils avaient du mal à se faire éditer. Dans les années 1990, des plus grandes possibilités de circulation aidant, nous nous sommes aperçus que le nombre de personnes qui se lançaient dans l’écriture était important mais la possibilité de se faire éditer demeurait un obstacle majeur. Ce constat m’a amené à sauter le pas pour faciliter, à la fois l’édition d’auteurs africains, de jeunes auteurs et talents, ainsi que le développement d’un point de vue africain. Certes, il y a des auteurs africains publiés dans les grandes maisons d’édition, mais ces maisons veulent, pour être publié, que nous écrivions dans le sens qui les intéressent. Or si nous parlons d’universalité et de diversité, il faut qu’il y ait plusieurs points de vue.

Par ailleurs, la raison d’aujourd’hui n’est pas nécessairement la raison de demain. Un livre peut avoir du succès aujourd’hui et tomber dans l’oubli demain. Et inversement, un livre oublié aujourd’hui peut trouver le succès demain grâce à un concours de circonstances. Il y a de la place pour tout le monde. Et il faut donner la chance à d’autres de pouvoir publier d’autres points de vue. C’est la raison de notre présence et développement dans l’édition, qui est un métier et qui nécessite beaucoup plus de moyens encore que la librairie. On peut y passer toute sa vie, sans jamais connaître l’équilibre, au niveau de l’édition. Depuis 2005, nous n’avons pas encore connu l’équilibre, mais je ne désespère pas. Parce que je pense que l’édition est aussi fondamentale que la librairie.
Depuis 2007, Anibwe est devenu également diffuseur des petits éditeurs africains au niveau de la France et même de l’Europe.

Au début de l’aventure Anibwe, nous nous étions dit une chose : la librairie d’abord, puis l’édition, et la diffusion. Pourquoi ? L’idée était la suivante : Plus jamais sans nous. Nous voulions mettre un pied dans le circuit du livre parce que comme disent certains, c’est dans le livre que l’on peut cacher la vérité aux noirs parce qu’ils ne lisent pas. Nous sommes dits que nous devions tordre le cou à cet adage. Pour cela, nous devions être présents dans les différents circuits du livre. Et voilà pourquoi nous sommes passés de la librairie à l’édition puis à la diffusion de livres.


La suite dans l’édition #1 de la revue Illmatik.

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