Annoncé et produit par 50 cent, alors que Diddy était au coeur de l’actualité et en plein procès, au cours duquel il a été condamné à 50 mois de prison pour le transport de personnes à des fins de prostitution (Mann Act), « Sean Combs: l’heure des comptes », est un documentaire, à priori, à charge contre Diddy. Mais il s’avère être, de mon point de vue, plus que cela. « Sean Combs: l’heure des comptes » est un éclairage sur ce qui a contribué à dégrader la culture HipHop et à créer la confusion dans les communautés noires: la culture du mépris et la quête de la réussite dans un environnement hostile aux noirs.
Je pense que très tôt, très rapidement, nous avions vu venir le type de personne qu’était Sean « Puffy » Combs aka Diddy. Quand je dis nous, je pense à ceux qui ont voulu voir ce qui se présentait devant nous et écouter ce qui se disait dans la culture HipHop sur Diddy. Dès 1996, Jeru the Damaja dans son morceau « One Day », considérait Diddy comme celui qui sabotait l’état d’esprit de la culture HipHop. Quelques années après, Nas, qui avait invité Diddy sur son morceau « You can hate me now », nous a dit quelques temps après « I don’t like the way P-Diddy did Shyne with different lawyers » (je n’apprécie pas la manière dont P-Diddy a saboté Shyne avec différents avocats) dans son morceau « Purple ». L’affaire Shyne est abordé dans le documentaire « Sean Combs: L’heure des comptes », diffusé sur Netflix.
Diddy l’imposteur
Le Diddy tel qu’il est exposé dans ce documentaire et dans les médias depuis ceux deux dernières années était déjà perceptible et visible. Depuis le début de sa carrière même. En cela le documentaire, dans le premier épisode ( il y a 4 épisodes), a fait un très bon travail de recherche et de présentation du personnage. Si vous ne regardez qu’un seul épisode, le premier suffit pour bien comprendre qui il est. De son enfance avec sa mère et du décès de son père, son ami d’enfance Kirk Burrowes dit ceci: « Je connais des gens qui ont été façonnés par la douleur mais aussi par l’amour. S’il y a plus douleurs, attention. Ils vont semer la douleur autour d’eux ». Cela a été le cas avec Diddy effectivement. Et cela a forgé son identité et son caractère.
Diddy a toujours voulu être à l’affiche. Il s’est donné les moyens pour y parvenir. Mais il y a plus que cela. Diddy voulait être comme ce qu’il pensait que son père, un gangster. Un grand quelqu’un qui en impose. Oui, Diddy a bâti un label à succès avec Bad Boy entertainment. Mais Diddy n’a pu devenir qu’un mec qui se la raconte. Pour le dire autrement, dans sa quête d’une personnalité de gangster, il est devenu un imposteur.
L’autre élément que ce premier épisode a fait ressortir, c’est son côté m’as-tu-vu et plus que cela même son imposture. Oui, Diddy a toujours voulu être à l’affiche, au premier plan, dans les vidéos, sur scène. Il s’est donné les moyens pour y parvenir. Mais il y a plus que cela. Diddy voulait être comme ce qu’il pensait que son père, un gangster. Un grand quelqu’un qui en impose. Oui, Diddy a perfectionné le style musical HipHop Soul avec Mary J. Blige et Jodeci (Marley Marl s’y était déjà lancé en 1991, avec la chanteuse Portia et le morceau « Check the mirror »). Oui, Diddy a bâti un label à succès avec Bad Boy entertainment. Mais Diddy n’a pu devenir qu’un mec qui se la raconte. Pour le dire autrement, dans sa quête d’une personnalité de gangster, il est devenu un imposteur.
C’est quoi un imposteur? Un imposteur est une personne qui mime une compétence sans la posséder. Et c’est toujours ainsi que je l’ai perçu. Quel homme puissant il a été ? Chez Bad Boy, il y avait Clive Davis, le patron d’Arista et au dessus d’Artista, il y avait BMG. Quel génie du business il a été ? S’il est devenu célèbre en tant que stratège de la promotion et du marketing à 20 ans, c’est d’abord en raison du drame qu’il y a eu lors d’événement qu’il avait organisé à New-York. Quel grand artiste il est? S’il est devenu artiste célèbre c’est lié au drame de l’assassinat de Biggie Smalls. Mais ce qui m’a vraiment fait rire et exposé l’imposture de Diddy, avec une bonne dose de jalousie et d’envie, c’est l’altercation qu’il a eu avec Erick Sermon. Il faut voir le documentaire pour entendre E double raconter cela lui-même. Magique.
La culture du mépris
L’imposture roule souvent avec le mépris parce que l’imposture est un produit de la logique néolibérale. Et cette logique envahit le documentaire même si ce n’était pas l’intention.
De manière générale, les différents protagonistes, la plupart d’entre eux dans le documentaire, ont fermé les yeux sur la nature et les méfaits de Diddy pendant des années. Tant que ça les arrangeait, ils n’ont rien dit.
Annoncé et produit par 50 cent, alors que Diddy était au coeur de l’actualité et en plein procès, au cours duquel il a été condamné à 50 mois de prison pour le transport de personnes à des fins de prostitution (Mann Act), « Sean Combs: l’heure des comptes », est un documentaire, à priori, à charge contre Diddy. Mais il s’avère être de mon point de vue, un éclairage sur ce qui a contribué à dégrader la culture HipHop et à créer la confusion dans les communautés noires: la culture du mépris et la quête de la réussite dans un environnement hostile aux noirs.
Kirk Burrowes est un cas symptomatique. Il est donc l’ami d’enfance de Diddy et Co-fondateur de Bad Boy. il a tout vu, tout laissé passer et tout couvert sur Diddy. Les agressions physiques, verbales et sexuelles. Les magouilles. Et puis aussi apparemment l’implication de Diddy dans l’assassinat de Tupac. Au mépris du bon sens, de la dignité et de la vérité, Kirk Burrowes a joué à l’autruche. Pourquoi? Entre autres, parce que Diddy lui avait donné 25% des parts de la compagnie (les 75 autres étant attribuées à la mère de Diddy).
Lil Rod, le jeune producteur, reconnait lui-même qu’il avait compris que Diddy était louche mais il a supporté parce qu’il voulait « percer ». Il a fait semblant de jouer le jeu parce qu’il voulait son nom dans l’album de Diddy (The Love Album). Au mépris des bizarreries et faits graves dont il a été témoin, il a préféré jouer à l’autruche. La femme de Dirty Money, Kalenna, savait qu’elle se faisait escroquer, son avocat lui a expliqué qu’en signant ce contrat, elle aurait la célébrité mais elle n’aura pas l’argent. Elle a accepté.
De manière générale, les différents protagonistes, la plupart d’entre eux dans le documentaire, ont fermé les yeux sur la nature et les méfaits de Diddy pendant des années. Tant que ça les arrangeait, ils n’ont rien dit. Mais comme Diddy est un faux type, il s’est débarrassé d’eux quand même et c’est là qu’ils se sont réveillés. Ils sont un peu tous diaboliques aussi pour reprendre le terme de l’assistante de Diddy.
La réussite noire…
On me dira, il faut les comprendre, ils voulaient réussir. La réussite oui, c’est bien, mais à quel prix? Au prix de qui? Et sur quoi repose cette réussite? Je parle en premier lieu de réussite dans l’industrie du disque et du divertissement.
Le système économique et social américain repose sur l’exploitation, le pillage et la destruction des corps des noirs, de leurs ressources, de leurs émotions et de tout ce qu’ils peuvent avoir. Alors forcément, la réussite noire, dans ce système, va notamment reposer sur tout cela. Et c’est ce qu’on réalise dans le documentaire. Diddy a réussi comment sinon en appliquant cela?
La réussite individuelle, explique le Dr Amos Wilson, est déterminée par les structures sociales dans lesquels les individus opèrent. Les individus ne peuvent réussir par eux-mêmes. Peu importe leur niveau d’intelligence, peu importe leur détermination, peu importe les rêves qu’ils ont, ils doivent opérer dans une structure économique et sociale qui leur permet d’atteindre leurs rêves. Et cette structure, c’est le système économique et social américain reposant sur le racisme. Et c’est tout le problème.
C’est un système qui repose sur l’exploitation, le pillage et la destruction des corps des noirs, de leurs ressources, de leurs émotions et de tout ce qu’ils peuvent avoir. Alors forcément, la réussite noire va reposer également sur tout cela. Et c’est ce qu’on réalise dans le documentaire. Diddy a réussi comment sinon en appliquant cela? Biggie, Craig Mack, Total, Mase et tous ceux qu’on a vu dans le documentaire. Et d’ailleurs ceux-là mêmes qu’on a vu dans le documentaire étaient, à leur niveau, d’une certaine manière, dans la même dynamique, dans la même « bullshit pursuit of plush that got you kill your own folks » pour reprendre les termes du rappeur du groupe Poor Righteous Teachers, Wise Intelligent, dans leur morceau « Miss Ghetto ».
Le HipHop, c’est la rébellion contre le statu quo. Il est censé être une contre réponse à ce système. Or Diddy n’a fait qu’entretenir ce système. C’est d’ailleurs pourquoi il a été autant protégé. Parce qu’il rapportait de l’argent, beaucoup d’argent apparemment. C’est tout cela qui crée la confusion dans les communautés noires : d’un côté on veut soutenir un noir qui a réussi dans ce système difficile et hostile. De l’autre côté, pour réussir, il doit vous mépriser, maltraiter et vous détruire.
Diddy est le produit de son environnement. Un environnement raciste qui favorise l’imposture et dont il a profité. Ce que cette série documentaire montre, c’est que Diddy est un imposteur de son époque. Comme le souligne le psychanalyste Roland Gori, « chaque société a les imposteurs qu’elle mérite. Car ce qui est propre aux imposteurs, à l’imposture, c’est d’être comme un martyr du drame social. Il met en lumière les valeurs qui organisent notre société à une certaine époque. Les imposteurs sont en quelque sorte comme des éponges vivantes. Ils absorbent les valeurs qui organisent notre drame social. » No diggedy.





