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La démocratie des autres et le refus du mimétisme

La démocratie des autres et le refus du mimétisme

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« La démocratie telle que ces gens nous font voir la démocratie. Cela nous intéresse pas. On ne veut même pas de ça. » – Ibrahim Traoré, président du Faso.

Le 2 avril 2026, le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso, a jeté un pavé dans la mare glacée des certitudes politiques et diplomatiques en suggérant que la démocratie occidentale n’est pas la panacée. C’est cette simple prise de position qui semble avoir déclenché un scandale dans les médias occidentaux. Pourtant, en grattant le vernis des discours pompeux, on peut faire le constat que, ce qui nous est souvent vendu sous le label « démocratie », ressemble de plus en plus à un produit d’importation périmé, dont l’emballage brille mais dont le contenu empoisonne.

L’illusion du modèle universel

Depuis des décennies, on nous explique, en quelque sorte, que la démocratie est un kit de montage suédois. On y met un parlement, quelques partis politiques ici et là, une pincée d’élections (souvent contestées) et hop, le développement arrive. Or, les démocraties qui s’attachent à vouloir donner des leçons aujourd’hui ont des historiques de navigation pour le moins… créatifs.

Le modèle occidental moderne n’est qu’une variante locale d’une aspiration universelle. La démocratie n’est pas un logiciel propriétaire appartenant à l’Occident. Elle peut, et doit, prendre des formes adaptées aux contextes.

Prenez les États-Unis, phare autoproclamé du monde libre. Leur « démocratie » originelle a fonctionné à merveille pendant des siècles avec une main-d’œuvre gratuite, les esclaves, puis des citoyens de seconde zone. C’est pratique pour le PIB, moins pour l’éthique. Quant à l’Europe, elle cultive souvent la « démocratie des semblables », un club VIP où l’on discute entre gens de bonne compagnie tout en érigeant des barrières mentales et physiques contre « l’autre ».

Comme le rappelle l’économiste Amartya Sen dans son livre La démocratie des autres, le modèle occidental moderne n’est qu’une variante locale d’une aspiration universelle. La démocratie n’est pas un logiciel propriétaire appartenant à l’Occident. Elle peut, et doit, prendre des formes adaptées aux contextes. En Afrique, cela peut aussi passer par ce que le philosophe Jean-Pierre Mbelu appelle « tradicratie », c’est à dire une réinvention de la gouvernance basée sur la parole partagée et le consensus, plutôt que sur la foire d’empoigne électorale financée par des intérêts obscurs.

Le refus du mimétisme

Le vrai problème, comme le souligne le psychanalyste Philippe Breton dans son livre L’incompétence démocratique, c’est que la démocratie exige un savoir-faire. Il ne suffit pas de glisser un bulletin dans une urne pour devenir citoyen. Sans une éthique de la parole et une capacité réelle de débat public, nous fabriquons des « démocraties sans démocrates ».

Le rejet exprimé par des leaders comme Ibrahim Traoré n’est pas forcément un rejet de la liberté, mais un refus du mimétisme servile.

C’est ici que l’ironie devient mordante. Alors que l’Occident s’échine à exporter ses « leçons de démocratie (et des droits de l’homme)» à grand coup de rapports d’ONG, ses propres fondations vacillent. Entre les guerres cognitives, la surveillance algorithmique et les logiques d’emprise des géants du numérique, le « citoyen occidental moyen » est en train de devenir un spectateur passif de sa propre dépossession. La démocratie y est devenue un exercice de marketing où l’on manipule les émotions plutôt que d’exercer la raison.

Le rejet exprimé par des leaders comme Ibrahim Traoré n’est pas forcément un rejet de la liberté, mais un refus du mimétisme servile. Et puis, pourquoi s’acharner à copier un système qui, chez ses inventeurs mêmes, produit du désenchantement et de la fracture sociale ?

Ce qui compte

Pour l’Afrique, de manière générale, l’enjeu n’est pas de choisir entre la « dictature » et la « démocratie occidentale » de toute façon. Ce qui compte c’est de refonder et consolider un État sur ses propres piliers. ce qui compte, c’est la réappropriation du destin collectif, la souveraineté sur les ressources et une solidarité qui ne soit pas qu’un slogan pour bailleurs de fonds.

En fin de compte, si votre démocratie se résume à choisir tous les quatre/cinq ans entre un candidat « A » et un candidat « B » qui appliquent la même politique économique dictée par des marchés lointains, vous n’êtes pas un citoyen, vous n’êtes pas en démocratie, vous êtes un consommateur de politique, et vous êtes dans l’illusion démocratique.

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