« The case for reparations » est un essai du journaliste et essayiste noir américain Ta-nehisi Coates. Publié initialement en 2014, par le magazine The Atlantic où il était journaliste, cet essai analyse les mécanismes de prédation et de pillage dont ont été victimes les noirs américains à travers l’histoire du pays et explique pourquoi les réparations sont nécessaires pour eux. J’ai du lire, analyser ce texte 3 ou 4 fois depuis sa publication. Il y a quelques jours, en me replongeant sur le contentieux belgo-congolais, j’ai eu un déclic. Oui, j’ai fait le lien entre l’argumentation de Ta-Nehisi Coates et le cas du Congo.
En effet, le débat sur les réparations pour la République Démocratique du Congo (RDC) se cantonne trop souvent à l’héritage colonial belge. Et justement, « The case for the reparations » montre qu’une telle approche est incomplète. Parce que la prédation au Congo-Kinshasa n’est pas un fait du passé. C’est un processus qui a certes commencé dans le passé mais qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui et qui s’est métastasé depuis 1996 en une guerre d’agression et de pillage systémique. Comprendre cette continuité est une exigence si nous voulons reconstruire le pays dans la paix et la justice. Comprendre cette continuité est indispensable pour la refondation d’une souveraineté réelle mais aussi pour constituer un solide dossier pour les réparations.
De la colonie pillée à l’Etat raté
Quand la question des réparations pour la RDC est abordée, le plus souvent, le débat se concentre sur le « contentieux belgo-congolais ». Les crimes de l’État Indépendant du Congo de Léopold II et de la colonisation belge sont documentés : travail forcé, mutilations, pillage institutionnalisé du caoutchouc et de l’ivoire. Ce passif est indéniable et sa reconnaissance est un premier pas nécessaire.
Le pillage n’est pas un événement ponctuel ; c’est un processus.
Cependant, réduire la question des réparations à ce seul chapitre historique, c’est commettre une erreur d’analyse fondamentale. C’est, en quelque sorte, ignorer que la structure de prédation a simplement changé de forme et d’acteurs. Depuis 1996, la RDC est le théâtre d’une guerre qui, avec plus de six millions de morts et l’utilisation du viol comme arme de destruction massive, constitue l’un des plus grands drames humains depuis la Seconde Guerre mondiale. Le récit dominant, paresseusement relayé par les chancelleries et les médias internationaux, évoque des « conflits ethniques complexes » ou une « faillite de l’État ».
Cette narration est une supercherie. Elle sert à masquer une réalité plus crue : une guerre d’agression et de prédation économique orchestrée de l’extérieur et exécutée par des milices et acteurs régionaux, au profit d’un système économique mondialisé avide des ressources stratégiques du Congo (coltan, cobalt, or, diamants) a fait du Congo un Etat raté. Un Etat qui a presque définitivement perdu la capacité de se reconstruire et de répondre aux attentes légitimes de ses citoyens.
Une architecture du pillage perpétuel
L’argument de Ta-Nehisi Coates pour les réparations aux Afro-Américains ne repose pas seulement sur l’esclavage, mais sur la continuité du préjudice à travers les lois Jim Crow, le « redlining » (discrimination immobilière), et l’exclusion économique systémique. Le parallèle avec la RDC est saisissant et doit structurer notre plaidoyer.
Le modèle colonial d’extraction par la force brute a été remplacé par un modèle néocolonial d’extraction par le chaos organisé. Le résultat est le même : un transfert massif de richesses du Congo vers l’extérieur, et un appauvrissement durable de sa population.
Tout comme le « redlining » a empêché les familles noires de bâtir un patrimoine pendant des décennies, la déstabilisation organisée du Congo empêche la nation congolaise de se construire. Le pillage n’est pas un événement ponctuel ; c’est un processus. Le modèle colonial d’extraction par la force brute a été remplacé par un modèle néocolonial d’extraction par le chaos organisé. Le résultat est le même : un transfert massif de richesses du Congo vers l’extérieur, et un appauvrissement durable de sa population.
Coates ne blâme pas un vague « racisme », mais des politiques publiques et des institutions spécifiques. De même, pour le cas du Congo, nous devons aller au-delà de la dénonciation de la guerre d’agression pour nommer ses architectes et ses bénéficiaires. Ce point est largement abordé dans le livre « A quand le Congo ? ». Pour simplifier, nous allons citer les États agresseurs et leurs parrains, les firmes multinationales ainsi que le système financier international.
Les rapports de l’ONU (notamment le rapport Mapping) ont clairement documenté l’implication du Rwanda et de l’Ouganda. Mais ces États n’agissent pas dans le vide. Ils bénéficient du soutien diplomatique, financier et militaire de puissances occidentales qui voient en eux des « alliés stratégiques », fermant délibérément les yeux sur leurs actions criminelles en RDC. Ensuite, les chaînes d’approvisionnement des industries de la haute technologie et de la transition énergétique commencent dans les mines de sang de l’Est du Congo. Des entreprises cotées en bourse à Londres, New York ou Toronto profitent directement de « l’anarchie » qui leur garantit un accès à des minerais à bas coût, sans traçabilité ni respect des droits humains. Enfin, les profits de ce pillage sont blanchis et sécurisés dans des paradis fiscaux et des circuits financiers opaques, souvent basés dans les capitales mêmes qui prônent la « bonne gouvernance » en Afrique.
Le véritable crime n’est pas seulement le pillage des ressources ; c’est la destruction délibérée de la capacité de l’État congolais à exister, à protéger ses citoyens et à contrôler son territoire, afin de perpétuer cet accès illicite aux richesses.
Monter un dossier pour les réparations
Nous devons cesser d’accepter le vocabulaire de nos agresseurs. Il ne s’agit pas d’un « conflit ethnique », ni d’une guerre entre congolais mais d’une « guerre de prédation et d’agression économique ». Il ne s’agit pas d’une « crise humanitaire », mais des conséquences d’un « crime contre l’humanité à but lucratif ». Pour le dire autrement il s’agit du Genocost. Et puis, il ne s’agit pas d’une guerre à l’Est du Congo, il s’agit de la guerre au Congo. Produire nos propres récits, nos propres dictionnaires, est un acte de souveraineté intellectuelle indispensable.
La réparation n’est pas une fin en soi ; c’est le moyen de démanteler une machine criminelle et de créer, enfin, les conditions pour la paix et la prospérité.
Attendre que la conscience des puissances occidentales s’éveille est une illusion. C’est aux Congolais, et plus largement aux panafricanistes, de prendre la responsabilité historique de construire ce dossier pour les réparations. Cela exige un courage collectif pour endurer dans « l’impossible », même sans garantie de succès immédiat. Le discours dominant prétend qu’il faut d’abord la paix avant de parler de justice. C’est un renversement pervers. La paix véritable et durable en RDC et dans la région des Grands Lacs ne sera possible que lorsque le système de prédation sera démantelé et que justice sera rendue. La mémoire active des crimes est le fondement de la réconciliation, non son obstacle.
Un plaidoyer pour les réparations ne peut rester au stade de l’indignation. Il doit se transformer en un programme d’action rigoureux. De l’essai de Ta-nehisi Coates, nous pouvons esquisser 4 pistes d’action pour le dossier :
Documenter
Nous devrions créer une commission (panafricaine) de vérité et de justice économique. Il s’agira de mandater, sous l’égide d’une coalition d’États volontaires peut-être, une commission d’experts indépendants (juristes, économistes, historiens, philosophes, politologues, sociologues, médecins, criminologues) pour documenter méticuleusement la chaîne de prédation depuis 1996: acteurs étatiques, entreprises impliquées, circuits financiers, complicités politiques.
Quantifier
Nous devrions chiffrer le préjudice. Le pillage n’est pas abstrait. Il faut le traduire en chiffres : la valeur des ressources pillées, le coût humain (calculé selon les standards internationaux), le coût de la destruction des infrastructures et de l’environnement, et le manque à gagner pour le développement du pays. Ce chiffrage transforme une plainte morale en une créance légitime.
Judiciariser
Oui, il est essentiel d’activer un front juridique au niveau mondial. Ainsi nous pourrions lancer des actions en justice coordonnées devant toutes les juridictions possibles : la Cour Pénale Internationale, la Cour Internationale de Justice, mais aussi les tribunaux nationaux des pays où les entreprises complices sont basées, en utilisant les lois sur la responsabilité sociale des entreprises et la compétence universelle.
Communiquer
Au-delà du « lobby », pour nous il s’agira de mener une diplomatie d’Influence Offensive. Il nous faut doter les congolais et les alliés des congolais d’une capacité de communication stratégique pour imposer notre narratif sur la scène mondiale, en ciblant les décideurs politiques, les investisseurs, les consommateurs et l’opinion publique.
A nous de le faire
Le dossier des réparations pour le Congo, étendu à la période post-1996, est bien plus qu’une simple demande de compensation financière. C’est un levier pour une refondation. C’est l’exigence d’une reddition des comptes internationale qui doit mettre fin à l’impunité qui alimente le chaos.
Pour les congolais, c’est l’opportunité de transformer des décennies de souffrance en un projet politique mobilisateur. Pour l’Afrique, c’est une opportunité pour agir en solidarité pour défendre l’un de ses membres les plus meurtris et à devenir enfin le sujet de sa propre histoire. La réparation n’est pas une fin en soi ; c’est le moyen de démanteler une machine criminelle et de créer, enfin, les conditions pour la paix et la prospérité.
A nous de le faire…





