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Le mirage (IA) à 16,5 milliards de dollars

Le mirage (IA) à 16,5 milliards de dollars

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En Afrique, nous vivons sous une pluie quasi permanente de chiffres. Une pluie de promesses chiffrées qui, tel un nouveau gospel, nous annonce un avenir radieux. Hier, c’était le milliard de consommateurs à conquérir. Aujourd’hui, c’est le « potentiel » de l’Intelligence Artificielle à exploiter. Le dernier psaume de cette liturgie nous est offert par Mastercard : le marché de l’IA sur le continent pourrait atteindre 16,5 milliards de dollars d’ici 2030, créant au passage 1,7 million d’emplois.

Le chiffre est beau. Il est rond, puissant, presque enivrant. Il évoque la force, la croissance, une place méritée à la table de la quatrième révolution industrielle. En 2025, l’optimisme béat n’a pas lieu d’être. Il faut surtout se méfier de ces chiffres spectaculaires. Parce que « les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire ». Et ce que ce chiffre de 16,5 milliards de dollars avoue, après un léger interrogatoire, n’est pas tant notre puissance future que notre naïveté présente.

La confession d’un chiffre torturé

Passons donc ce chiffre au crible. Un marché de 16,5 milliards, soit. Mais un marché pour qui ? Et contrôlé par qui ?

L’Intelligence Artificielle ne flotte pas dans les airs. Elle repose sur une infrastructure matérielle bien réelle : des centres de données, des serveurs, des câbles sous-marins, des plateformes cloud. La question cruciale n’est donc pas la taille du marché, mais qui en possède l’architecture. Actuellement, qui détient les clés de l’infrastructure cloud en Afrique ? Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud. Autrement dit, des entités extra-africaines.

Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire . 

Ce chiffre nous parle d’un marché, mais il reste muet sur la direction des flux financiers. Sur ces 16,5 milliards de dollars de valeur générée, combien resteront réellement sur le continent pour irriguer nos économies, financer nos universités et nos start-ups ? Et combien repartiront sous forme de profits, de licences et de frais de service vers la Silicon Valley ou ailleurs ? Le chiffre ne le dit pas. Il se contente de nous faire saliver, sans nous préciser qui aura le droit de manger le gâteau.

Et que dire de ces 1,7 million d’emplois ? S’agira-t-il d’ingénieurs et de chercheurs en IA, formés et basés en Afrique, créant des solutions souveraines ? Ou s’agira-t-il majoritairement d’un nouveau « prolétariat du clic » : des armées de jeunes chargés d’annoter des données pour entraîner les algorithmes des multinationales, dans une version numérique du travail à la chaîne, précaire et sous-payé ? Le chiffre, encore une fois, garde un silence pudique.

L’anesthésiant du « potentiel perpétuel »

Le véritable danger de ce type de projection chiffrée est qu’elle agit comme un anesthésiant. Elle nous plonge dans le confort du « potentiel perpétuel », ce syndrome typiquement africain où le continent est toujours sur le point de décoller, toujours le « futur eldorado », mais jamais l’acteur de son propre présent.

En nous focalisant sur la taille future du marché, on nous détourne de la bataille essentielle d’aujourd’hui : celle de la souveraineté. La souveraineté des données, la souveraineté algorithmique, la souveraineté infrastructurelle.

En nous focalisant sur la taille future du marché, on nous détourne de la bataille essentielle d’aujourd’hui : celle de la souveraineté. La souveraineté des données, la souveraineté algorithmique, la souveraineté infrastructurelle. On nous encourage à devenir de bons consommateurs de solutions d’IA importées, plutôt que des bâtisseurs de notre propre intelligence technologique.

Ce narratif, bien que paré des plumes de l’opportunité, est une ruse politique subtile. Il nous fait baisser la garde et nous empêche collectivement de faire les efforts nécessaires pour construire notre vraie puissance : investir massivement dans la formation, créer des infrastructures panafricaines, élaborer des régulations qui protègent nos données et favorisent l’émergence de champions locaux.

Cesser de compter, commencer à construire

Le chiffre de 16,5 milliards de dollars n’est certainement pas un indicateur de notre force à venir. Loin de là. Par contre, ce chiffre est un instrument d’influence. Il est également une fable séduisante conçue pour modeler notre perception et orienter nos politiques vers une intégration passive dans un système mondial dont nous ne maîtrisons ni les codes, ni les fondations.

Ce chiffre, enfin, est une invitation à une fête où nous sommes destinés à être les serveurs. Voilà pourquoi la véritable question qui importe n’est pas de savoir comment l’Afrique peut capter une part de ce marché, mais comment elle peut construire son propre marché.

Au lieu de compter les milliards promis par les autres, commençons par poser les briques de notre propre souveraineté numérique. La vraie puissance se construit brique par brique, ligne de code par ligne de code, dans la bataille des idées et des infrastructures.

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