La modernité de ce monde semble avoir un air de déjà vu. Mais bienvenue quand même dans la modernité. Une modernité où nous avons des intelligences artificielles capables de simuler la conscience, mais des administrations incapables de distinguer un « fugitif » d’un enfant de cinq ans.
Le cas de Liam, ce petit garçon arrêté par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, les services nationaux de lutte contre l’immigration) au Minnesota, parce qu’il rappelle des tragédies que les noirs américains connaissent trop bien, n’est pas un incident mais une manifestation d’un système qui fonctionne comme prévu.
L’humanité ignorée
Ce cas est presque banal dans sa violence administrative. Liam, cinq ans, est traité comme une pièce à conviction dans le grand théâtre de la sécurité nationale américaine. On l’arrête, on l’utilise comme appât, on le traumatise. On nous explique, avec le plus grand sérieux que « la loi est la loi ». C’est ici que la « sorcellerie capitaliste » opère son plus beau tour de magie : transformer un être vulnérable en une statistique encombrante. En d’autres termes, l’humanité de Liam est ignorée. Par les forces de l’ordre et de sécurité et par l’administration.
C’est ici que la « sorcellerie capitaliste » opère son plus beau tour de magie : transformer un être vulnérable en une statistique encombrante.
Effectivement, l’histoire de Liam n’est pas sans rappeler les archives et la réalité de l’histoire américaine. Elle m’a justement fait penser au livre de Ta-Nehisi Coates, La Danse de l’eau. Et précisément cet extrait :
« Ils connaissaient nos noms, et ils connaissaient nos parents. Mais ils ne nous connaissaient pas, car cette ignorance était essentielle à leur pouvoir. Pour vendre un enfant sous les yeux de sa propre mère, il est indispensable que vous en sachiez le moins possible sur cette mère. Pour dénuder un homme, le condamner à être battu, flagellé puis aspergé d’eau salée, vous ne devez pas ressentir ce que vous ressentez pour vos proches. Vous ne devez pas pouvoir vous identifier à lui, de peur que votre main n’hésite ; or votre main ne doit jamais hésiter, car à la moindre hésitation de votre part les Asservis comprendront que vous les prenez en considération, et que vous avez conscience de ce que vous faites. Ce moment de compréhension profonde serait votre perte, parce que vous ne pourriez plus dès lors faire respecter votre autorité. »
L’auteur et journaliste noir américain décortique cette « ignorance choisie » nécessaire au pouvoir. Pour vendre un enfant sous les yeux de sa mère, il faut impérativement ne rien savoir de cette mère. Il faut refuser l’identification. Les agents de l’ICE, tout comme les intendants des plantations d’autrefois, ne doivent pas hésiter. L’hésitation serait la reconnaissance de l’humanité, et donc la fin de l’autorité.
La démocratisation de l’exclusion
C’est ici qu’intervient Achille Mbembe avec son concept de « devenir nègre du monde ». Longtemps, la condition de « Nègre » (celle de l’homme-objet, de l’homme-énergie, du corps sans droits, de la marchandise circulante) a été une spécialité réservée aux Afro-descendants. C’était, en quelque sorte, notre « privilège » historique.
Le système n’a pas besoin de haine pour détruire des vies et des familles, il suffit que ses agents appliquent les procédures à la lettre. Aujourd’hui, on brise des hommes, des femmes et des enfants pour l’ordre et la sécurité, avant on les brisait pour de l’argent, pour du coton, pour du sucre, etc. Et la logique est la même : il s’agit toujours de nier la dignité humaine pour obéir à un dogme.
Mais le néolibéralisme est un grand égalitariste. Il a décidé de partager cette condition avec le reste de la planète. Aujourd’hui, Liam est le « Nègre » du Minnesota. Demain, ce sera un travailleur précarisé en Europe ou un réfugié climatique en Asie. Le « Nègre », au sens de Mbembe, c’est celui dont la vie n’a pas de valeur marchande ou sécuritaire immédiate. C’est l’humain superflu.
Ce viol de l’imaginaire nous fait croire que les frontières protègent la civilisation, alors qu’elles ne font que gérer la barbarie. Le système n’a pas besoin de haine pour détruire des vies et des familles, il suffit que ses agents appliquent les procédures à la lettre. Aujourd’hui, on brise des foyers pour l’ordre et la sécurité, avant on les brisait pour de l’argent, pour du coton, pour du sucre, etc. Et la logique est la même : il s’agit toujours de nier la dignité humaine pour obéir à un dogme.
On nous parle, sans arrêt, de « droits de l’homme», de « leadership » et de « valeurs démocratiques » alors que la machine administrative nous dit que nous avons affaire à un État qui a peur d’un enfant de cinq ans. Comment on est censés appeler ça ? Un État de droit ? Un État digne, vraiment ?
L’illusion de la liberté
Aujourd’hui, les leaders politiques n’inspirent plus grand monde. Leur job, c’est de gérer des flux. Ils sont devenus les complices d’une logique marchande qui transforme les humains en lignes de code, triées par des algorithmes biaisés. Pour eux, Liam n’est, au mieux, qu’une erreur dans une immense base de données sur la précarité mondiale.
Aujourd’hui, les leaders politiques n’inspirent plus grand monde. Leur job, c’est de gérer des flux. Ils sont devenus les complices d’une logique marchande qui transforme les humains en lignes de code, triées par des algorithmes biaisés.
Le « devenir nègre » du monde, c’est ce destin où on finit tous par vivre dans un aéroport sans fin, trimballés par la mondialisation, mais bloqués par le contrôle numérique des corps. Et on nous demande gentiment de gérer nous-mêmes notre soumission.
Nous vivons dans un monde « sans fil » mais nous n’avons jamais été aussi ligotés par des fils invisibles qu’ils soient administratifs, numériques ou idéologiques. Si nous ne faisons pas preuve d’une « insurrection des consciences », pour nous en libérer et tracer les chemins de nos libertés individuelles et collectives, nous resterons les spectateurs passifs de la vente aux enchères de notre propre humanité.





