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Pourquoi le savoir seul ne suffit pas

Pourquoi le savoir seul ne suffit pas

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Si nous sommes si bien informés, pourquoi ne sommes nous pas beaucoup plus efficaces et productifs? Si nous en savons autant pourquoi ne sommes-nous donc pas capables de réinventer une nouvelle réalité avec les connaissances accumulées? Si la vérité fait de nous des hommes libres, pourquoi ne faisons-nous pas preuve de davantage de courage face aux défis à relever? L’abbé Jean-Pierre Mbelu, philosophe et analyste politique répond.

Aujourd’hui nous en savons beaucoup. Nous savons pourquoi l’Afrique est toujours un continent en voie de développement et pourquoi des nombreuses régions et populations vont toujours très mal. Des centaines de livres, d’études et rapports sont publiés chaque année sur ces thématiques et des milliers d’articles et analyses sont disponibles sur le net. Nous savons aussi ce qu’il faut faire pour favoriser l’emploi durable des populations et le développement d’activités économiques pérennes. Nous savons aussi ce qu’il faut faire pour développer des communautés économiques fortes au niveau des diasporas africaines. Mais, pourquoi, avec toutes ces informations disponibles, nous, en tant qu’individus, en tant que communautés d’individus ayant des intérêts communs, ne faisons pas preuve (de plus) d’activisme politique, économique et social?

Prenons le cas de la République Démocratique Congo. Depuis une quinzaine d’années, nous savons que le pays connaît une sorte d’holocauste avec plus de 5 millions de morts et des milliers de femmes violées, et que les indicateurs de développement humain sont au plus bas. Nous connaissons aujourd’hui les causes du chaos dans ce pays et les enjeux de sa permanence.

En même temps, nous savons que le pays a tous les atouts pour être le moteur économique de l’Afrique, sur la base de richesses de son sous-sol, et s’avère être le second poumon du monde, après le Brésil (Amazonie), tout en disposant de la moitié des forêts et des ressources en eau du continent. Mais malgré cela, que faisons-nous pour aider le pays et la population congolaise à se redresser, relever la tête et tirer profit de son potentiel ?
Si, nous sommes effectivement si bien informés, pourquoi ne sommes nous pas beaucoup plus efficaces et productifs ? Si nous en savons autant pourquoi ne sommes-nous donc pas capables de réinventer une nouvelle réalité avec les connaissances accumulées ? Si la vérité fait de nous des hommes libres, pourquoi ne faisons-nous pas preuve de davantage de courage face aux défis à relever ?

Pour répondre à ces questions, Illmatik s’est entretenu avec l’abbé Jean-Pierre Mbelu. Originaire de la République démocratique du Congo, où il a connu son ordination sacerdotale en 1988, l’abbé Mbelu officie dans une paroisse de la région de Charleroi, en Belgique. Philosophe de formation, il est surtout un analyste politique prolifique, avisé et sollicité. Depuis près d’une décennie, non seulement, M. Mbelu multiplie les conférences et interventions pertinentes sur les enjeux géostratégiques et géopolitiques en RD Congo et en Afrique centrale, mais surtout, publie en moyenne deux articles par semaine sur les questions politiques, économiques et sociales. Pour Jean-Pierre Mbelu, auteur de plusieurs livres, informer peut s’avérer être une manière d’agir sur notre environnement et sur le monde. Dans cette interview, M. Mbelu nous explique pourquoi, malgré la profusion de connaissances et de productions intellectuelles, il y a peu d’actes, nous montre ce que, chacun d’entre nous, peut entreprendre un changement positif de manière tangible, et propose un mode d’emploi pour changer notre réalité et notre monde.

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Illmatik: Aujourd’hui, il y a souvent une opposition entre l’information et l’action. Et l’on reproche souvent à ceux qui produisent une information, qui va à l’encontre de la pensée dominante et la diffusent de ne pas agir et de ne pas être des gens d’action. Comment produire de l’information constitue-t-il aussi une manière d’agir, d’agir sur son environnement, d’agir sur le monde?
Jean-Pierre Mbelu: De quelle information parlez-vous? Les médias dominants produisent, souvent, une information au service des cercles de pouvoir qu’ils servent. Souvent, ils travaillent à la fabrication du consentement populaire et au décervelage des populations qui font partie de leur clientèle. Dieu merci! Il y a de plus en plus des médias alternatifs – comme Le Grand Soir, Réseau Voltaire, Michel Collon, ou encore Cheik Fita News, Ingeta.com, Congoindependant.com, pour ce qui concerne le Congo – qui essaient, contre vents et marées, de diversifier les sources de leurs informations, de relayer les témoignages des acteurs de terrain, de provoquer le débat, de manière à offrir à leurs publics, une information suffisamment sourcée et documentée.
Cette façon de procéder est une action. Et les actions transformatrices de notre devenir collectif sont ou devraient être de nature diverse et diversifiée. Il est difficile par exemple de transformer la situation d’un pays si les informations, les données dont on dispose sur ce pays sont erronées. De bonnes informations mises à profit aident à l’éveil de la conscience patriotique et citoyenne.

Vous faites souvent référence au courage dans vos écrits. Le courage auquel vous faites allusion, ce n’est pas juste avoir du cran, ou prendre des risques, vous lui donnez une valeur quasi spirituelle… Comment définirez-vous le courage ?
Une valeur spirituelle ? Je ne sais pas. J’estime tout simplement que le courage seul ne suffit pas. Il doit faire partie d’une trilogie : courage, persévérance et esprit d’abnégation. Compris comme vertu faisant partie de cette trilogie, il est ce qui, en nous, nous pousse à croire que l’impossible peut devenir possible ; que “les derniers peuvent devenir les premiers”. Et l’endurance dans le courage exige de l’encouragement ; c’est-à-dire qu’il y a du courage que là où ses partisans s’encouragent les uns les autres. Alain Badiou, un philosophe français, et Frantz Fanon inspirent mon approche du courage. Pour Alain Badiou, il est “la vertu qui se manifeste par l’endurance dans l’impossible” ; il est “une vertu qui se manifeste dans les pratiques qui construisent un temps particulier, sans égard aux lois du monde et sans égard aux opinions qui supportent ces lois”. On dirait la têtutesse dans l’endurance parce qu’on est convaincus, comme Jésus et Frantz Fanon, que les “derniers seront les premiers”. Cette approche du courage a de sérieuses incidences politiques. C’est la foi dans le fait que nos populations minorées, comme dernières, peuvent devenir les démiurges de leur propre destinée.

On dit que le courage est contagieux. Pourquoi les mouvements “Occupy” dans le monde n’ont pas incité les populations d’origine africaine à créer leurs propres mouvements pour se réapproprier leur histoire et destin? Pourquoi le printemps arabe n’a pas conduit les peuples d’Afrique subsaharienne en souffrance à se lever?
Moi, je poserai la question autrement : Quand est-ce que le courage devient contagieux ? Primo, quand les initiateurs d’un mouvement s’encouragent. Secundo, quand, les idées ayant suscité le mouvement atteignent une masse critique.
La contagion n’est pas une génération spontanée : elle est portée par les minorités organisées, agissantes et courageuses se moquant du temps que leur impartissent “les maîtres du monde et ceux qui leur obéissent”. Elles relativisent ou se moquent du temps qui coule – le chronos – et travaillent à l’avènement du temps favorable – le kaïros. Au sujet du printemps arable, il y a à manger et à boire. Il est resté inachevé. Les tireurs des ficelles l’ont, de l’une ou de l’autre façon, manipulé. Qui aurait cru que ce printemps aboutirait à la prise de pouvoir par les frères musulmans en Egypte ?

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