C’est un classique, presque une tradition. Lors de la récente cérémonie des BAFTA (l’équivalent anglais de l’Académie des oscars), les acteurs Michael B. Jordan et Delroy Lindo, venus défendre leur film Sinners, ont été cueillis à froid par des propos racistes. Pour les organisateurs, la chaine britannique, BBC, l’auteur de l’insulte raciste proférée est atteint de tics du syndrome de Gille de la Tourette, et donc il ne faudrait pas vraiment y prêter attention. Pour d’autres, il s’agit d’un « dérapage ». Comme si le racisme était une peau de banane sur laquelle on glisse par inadvertance en allant chercher son café.
Quoiqu’il en soit, malgré les moyens techniques disponibles, la séquence, qui aurait pu être coupée, a été diffusée telle qu’elle. Parce que, justement, il ne s’agit pas d’un accident. Ce qui s’est passé c’est simplement, la mise à jour logicielle du vieux programme de domination qui s’active dès qu’un corps noir prend trop de place, trop de lumière, ou pire : trop de succès.
Le nanoracisme
Dans l’imaginaire collectif qui irrigue encore les institutions culturelles occidentales, le Noir est toléré s’il est un « invité » reconnaissant. Mais quand il arrive avec un film comme Sinners, qui célèbre la culture noire et sa puissance intrinsèque avec la confiance et la conscience du travail bien fait « par nous et pour nous », le malaise s’installe. Le succès noir est dès lors perçu comme une anomalie qu’il faut corriger.
Cette injonction à l’humour forcé est une arme de contrôle. Elle oblige la victime à choisir entre deux rôles épuisants : celui du « bon Noir » qui rit pour ne pas gâcher la fête, ou celui du « Noir en colère » qui confirme les clichés.
C’est ce que certains appellent le « Black success backlash » (le retour de bâton du succès noir). Plus vous montez, plus la résistance de l’air devient toxique. On ne vous reproche pas votre incompétence, puisque vous êtes là, on vous reproche votre existence même à ce niveau de visibilité. L’insulte raciste aux BAFTA n’est que la traduction sonore d’une pensée muette : « Rappelez-vous d’où vous venez, et surtout, n’oubliez pas que nous sommes chez nous ».
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut relire Achille Mbembe, notamment son livre Politique de l’inimitié. Il nous parle de « nanoracisme ». Parce que c’est de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas le racisme des grands discours haineux, c’est le racisme « atmosphérique ». Il s’infiltre dans les pores, il se veut humoristique, banal, presque affectueux. C’est le droit revendiqué à la bêtise.
L’offenseur s’étonne qu’on s’offusque. « C’était une blague ! » « Vous êtes trop sensibles ! » On connaît la chanson, comme on dit. Cette injonction à l’humour forcé est une arme de contrôle. Elle oblige la victime à choisir entre deux rôles épuisants : celui du « bon Noir » qui rit pour ne pas gâcher la fête, ou celui du « Noir en colère » qui confirme les clichés. C’est ce qu’on appelle la « taxe noire » : ce surplus d’énergie psychologique qu’il faut dépenser juste pour rester debout dans un environnement qui vous méprise.
L’art de saboter le récit
Pourquoi viser Sinners ? Parce que le film ne joue pas le jeu de la victimisation larmoyante. Il dégage une puissance qui dérange. En attaquant les acteurs, on tente de détourner l’attention de l’œuvre pour la ramener sur leur condition raciale. C’est une stratégie de divertissement géopolitique : réduire l’excellence à une question de couleur pour éviter de parler de la substance, de l’indépendance intellectuelle et de la souveraineté narrative. Vouloir être « respectable » aux yeux de ceux qui ont décidé, par principe, de ne pas vous respecter est une impasse. C’est un tonneau des Danaïdes qui tend à vider les batteries de la jeunesse africaine et afro-descendante.
Vouloir être « respectable » aux yeux de ceux qui ont décidé, par principe, de ne pas vous respecter est une impasse. C’est un tonneau des Danaïdes qui tend à vider les batteries de la jeunesse africaine et afro-descendante.
Que faire ? Il y a des réponses individuelles et des réponses collectives à apporter. Individuellement, nous pouvons arrêter de justifier notre excellence. L’excellence est notre propre justification. La réponse la plus brutale à une micro-agression est souvent de ne pas lui accorder l’importance d’une émotion, mais de la traiter comme une erreur de protocole d’un subalterne mal éduqué.
Collectivement, nous devons davantage, développer et soutenir nos propres plateformes, nos propres prix, nos propres circuits de distribution. Parce que tant que les « maîtres de cérémonie » seront les gardiens du temple, ils décideront de qui a le droit d’entrer et à quel prix. Enfin, nous devons désarmorcer le racisme et le nanoracisme. Nous devons les railler comme nous y invite l’auteure indienne Arundhati Roy dans « War talk » : « Notre stratégie devrait non seulement consister à faire face à l’empire, mais aussi à en faire le siège. Nous devons lui priver d’oxygène. L’humilier. Le railler. Avec notre art, notre musique, notre entêtement, notre joie, notre brillance, notre résilience, et notre capacité à raconter nos propres histoires. Des histoires qui sont différentes de celles avec lesquelles on tente de nous laver le cerveau. La révolution capitaliste s’effondrera d’elle-même si nous refusons d’acheter ce qu’ils vendent – leurs idées, leur version de l’histoire, leurs guerres, leurs armes, leur notion de l’inévitable. Il faut avoir en tête ceci : Nous sommes nombreux, ils sont peu. Ils ont plus besoin de nous que nous avons besoin d’eux. Un autre monde est possible et il est en cours. »
Au fond, cette affaire est peut-être une excellente nouvelle, si besoin est. Il prouve que la peur a changé de camp. Si on essaie de vous remettre à votre place, c’est que vous avez sans toute déjà pris la leur. Continuez d’être vous-mêmes. C’est la seule façon de respirer.





