Une monnaie qui n’est plus adossée à rien finit par ne plus rien acheter. Elle circule encore, elle porte encore un chiffre dessus. Mais plus personne n’y croit vraiment.
La parole de la Francophonie institutionnelle en est là.
La francophonie et les dévaluations
Depuis 2000, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) frappe la même monnaie à chaque sommet : démocratie, droits humains, bonne gouvernance. Le texte de Bamako promettait même une garantie de change : un pays aux élections truquées perdrait le droit d’accueillir la réunion. Une monnaie adossée à des réserves. Sérieuse, en principe.
Chaque dévaluation passe inaperçue parce qu’aucune n’est, à elle seule, un effondrement. C’est la somme qui l’est.
Kinshasa 2012 est la première dévaluation. Le régime hôte n’a tenu aucun engagement pris deux ans plus tôt. Amnesty renonce à s’y rendre. La déclaration finale est signée quand même, avec les mêmes mots que d’habitude.
Erevan 2018 est la deuxième. On confie la garde du coffre à une diplomatie que Reporters sans frontières accuse, la même année, de censure et d’arrestations de journalistes chez elle.
2020-2025 est la troisième, la plus lente et la plus révélatrice : suspendre cinq pays après un coup d’État, puis lever discrètement la sanction pour l’un, la maintenir sans fin pour trois autres. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger finissent par claquer la porte, en mars 2025, en nommant la chose : deux poids, deux mesures.
Chaque dévaluation passe inaperçue parce qu’aucune n’est, à elle seule, un effondrement. C’est la somme qui l’est.
Une parole sans réserves
Puis vient l’épreuve qui ne pardonne pas d’inflation verbale : la guerre en République Démocratique du Congo. Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU vote à l’unanimité, pas une abstention, pour exiger le retrait d’une armée étrangère du sol congolais. Un texte d’une clarté rare dans une institution habituée aux formules molles.
Voilà ce que devient une parole quand elle n’a plus de réserves derrière elle : elle continue de circuler, mais elle ne garantit plus rien.
Au même moment, la diplomatie de ce pays-là dirige l’OIF. L’institution qui s’était juré, à Kinshasa précisément, de garder les droits humains « au cœur de l’espace francophone » répond par une mission d’information. Pas de condamnation. Pas de sanction. Un rapport, accompagné de recommandations.
Voilà ce que devient une parole quand elle n’a plus de réserves derrière elle : elle continue de circuler, mais elle ne garantit plus rien.
Phnom Penh, ou la dernière caution de la parole francophone
Fin 2026, à Phnom Penh, au Cambodge, l’OIF se retrouve devant un choix qu’elle n’a jamais eu à trancher aussi frontalement. La même diplomatie brigue un troisième mandat à sa tête, au moment précis où la résolution qui la met en cause reste sans application sur le terrain. Deux chemins, et un seul sera pris.
Le premier : reconduire sans condition, comme si de rien n’était. Ce jour-là, l’OIF n’aura plus besoin qu’on l’accuse d’hypocrisie parce qu’elle l’aura elle-même confirmée, par acte plutôt que par texte. 14 ans après Kinshasa, la monnaie sera officiellement démonétisée.
Le second : refuser la reconduction, exiger enfin le mécanisme de sanction automatique promis depuis Bamako, faire de la fonction de secrétaire général une charge incompatible avec un conflit armé documenté par l’ONU. Ce jour-là, et ce jour-là seulement, la parole retrouverait une adossement réel.
Les mots engagent…
Nous qui croyons que les mots engagent, retenons ceci : une institution ne se juge pas à ce qu’elle proclame, mais au moment précis où proclamer et agir lui coûtent quelque chose. Phnom Penh sera ce moment-là.
Parce que ce ne sera pas un sommet de plus sur le calendrier diplomatique. Le XXème sommet de la Francophonie sera, sans doute, le moment où l’OIF apprendra si sa parole vaut encore quelque chose ou si elle a fini, sommet après sommet, par payer ses promesses en monnaie de singe.