Imaginez un match de football où chaque équipe arrive avec son propre arbitre. Deux sifflets. Deux règlements. Deux versions du même but. Dans ce contexte, personne ne triche vraiment. Chacun est sincèrement convaincu d’avoir raison. Et le match ne finit jamais.
C’est ce que la tribune des Nations Unies m’a donné à voir en ces premiers jours de la 81ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Gaza, Ukraine, Iran, Congo : les mêmes événements, racontés comme s’ils se déroulaient sur des planètes différentes. Ici, un génocide. Là, une légitime défense. Un pays présenté comme une menace existentielle par les uns, comme une victime du terrorisme par les autres.
La crise de la vérité
La première ministre de la Barbade, Mia Mottley a donné un nom a tout cela : la crise de la vérité. Or, pour paraphraser Roland Gori, les difficultés de la mobilisation politique et sociale sont consubstantielles à une perception de trahison de la parole et de la vérité. Quand une société perd sa vérité partagée, elle perd son centre de gravité. Ce qui vaut pour un pays vaut pour le monde.
Les difficultés de la mobilisation politique et sociale sont consubstantielles à une perception de trahison de la parole et de la vérité.
Le thème de la 81ème session de l’Assemblée Générale des Nations Unies est « restaurer la confiance, gérer la transformation ». Mais la confiance ne se décrète pas. Elle naît d’une vérité que l’on peut vérifier ensemble. Sans arbitre commun, pas de confiance. Sans confiance, pas d’accord. Sans accord, il ne reste que le rapport de force.
Trois symptômes, une seule maladie donc. La vérité est devenue une arme : bots, campagnes d’influence, désinformation. Les institutions sont devenues des arènes : tribunaux contestés, Conseil de sécurité verrouillé. Et la fabrique de la vérité de demain se concentre dans quelques infrastructures, celles de l’intelligence artificielle.
Comment reconstruire ?
Comment reconstruire, alors ? Quatre gestes peuvent être salutaires.
Premier geste : choisir l’arbitre avant le match. Enquêtes indépendantes, observateurs, données ouvertes : les mécanismes d’établissement des faits doivent être acceptés avant les crises, pas contestés pendant. On ne désigne pas l’arbitre après avoir vu le penalty.
Comme l’eau ou l’électricité, l’espace informationnel exige des normes, de la transparence, de la traçabilité. Et la question de savoir qui fabrique les réponses de demain est une question de souveraineté.
Deuxième geste : appliquer la règle à tous. Une vérité à deux vitesses n’est plus une vérité. Le Sud global le sait, l’Afrique le sait : un droit invoqué contre l’un et suspendu pour l’autre n’est plus le droit, c’est un instrument. La cohérence est le premier acte de confiance.
Troisième geste : traiter l’information comme une infrastructure. Comme l’eau ou l’électricité, l’espace informationnel exige des normes, de la transparence, de la traçabilité. Et la question de savoir qui fabrique les réponses de demain est une question de souveraineté. L’Afrique ne peut pas se contenter de consommer des vérités produites ailleurs. Elle doit contribuer à les concevoir : ses données, ses langues, ses modèles.
Quatrième geste : réapprendre la palabre. Sous l’arbre à palabres, on ne cherche pas d’abord à gagner. On s’assied jusqu’à ce que chaque récit ait été entendu. Puis on cherche ce qui reste vrai pour tous. La palabre donne un cadre aux désaccords. Voilà ce que l’ONU pourrait redevenir : moins une tribune, davantage un cercle.
Sur la confiance
On pourrait se dire que tout cela se joue loin, et que cela ne nous concerne pas vraiment, en tant qu’individus. Ce serait une erreur. La confiance se reconstruit aussi dans nos fils d’actualité, nos groupes WhatsApp, nos conversations de famille. Chaque fois que nous affirmons sans fondements et partageons sans vérifications, nous amenons notre propre arbitre sur le terrain. Chaque fois que nous demandons « d’où vient cette information ? », nous rendons un peu de gravité à notre petit monde.
Les grands systèmes ne s’effondrent pas d’un coup. Ils s’effondrent quand des millions de gestes minuscules cessent de les tenir debout. Ils s’effondrent quand la confiance s’érode.
Nous avons plus de pouvoir que nous ne le pensons. Les grands systèmes ne s’effondrent pas d’un coup. Ils s’effondrent quand des millions de gestes minuscules cessent de les tenir debout. Ils s’effondrent quand la confiance s’érode.
« Le monde » ne s’effondre pas parce que les puissants se disputent. Il s’effondre quand plus personne ne s’accorde sur ce qui permet de mesurer le désaccord. Il s’effondre quand la confiance disparaît. La confiance n’est pas le contraire du désaccord. C’est ce qui nous permet de ne pas être d’accord sans nous détruire.